"DRAMABOX" chez Naïve. Sortie le 17 mai 2005

Peau d'albâtre, cheveux noirs, lèvres rouges...

Toute la science de la femme et toute l'innocence de la petite fille. La passion et le jeu, le rire et les larmes. Mísia est l'icône urbaine du fado, ce blues du Portugal.

Mais artiste irréductible, Mísia ne se cantonne pas à son Portugal natal. Elle a voulu son nouvel album dont elle est la productrice comme une boîte de Pandore : Drama Box est le coffret sobre et précieux d'origines vagabondes et d'amours tumultueuses.

Alors du Fado bien sûr, mais émancipé des clichés du genre. Et pour la première fois, des réminiscences de l'univers de sa mère espagnole, sur d'intemporels Boléros et Tangos : les chansons de Mísia révèlent un femme déterminée mais espiègle, fidèle mais libre, sensible et téméraire.

Un univers ultra féminin.


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Drama box

Mísia, son regard chaud comme le sang, rond comme les perles, salé comme la mer. Ses yeux d'un brun ambre ardent et velouté, la lueur étrange d'une plaque d'acier chauffée au rouge. Toute la science de la femme et toute l'innocence de la petite fille, la passion et le jeu, le rire et les larmes.

Mísia résiste aux mots d'une biographie comme à la prison d'un genre musical. Elle déborde le lieu de naissance, les frontières d'un pays. Mísia est née à Porto, a pris d'assaut Barcelone, vit aujourd'hui à Lisbonne, mais a ses habitudes et ses coiffeurs à Paris, Tokyo et Mexico. Si elle a traversé les montagnes, investit les territoires, elle a surtout crée un espace-temps, son monde, tissage de sons enfouis aux tréfonds de son corps, de paroles vécues, de lumières tamisées...

Mísia sur scène depuis l'enfance. " Ma grand-mère m'épinglait à sa robe ". Cette "vedette frivole" voulait lui épargner les nuits blanches, les chambres d'hôtel froides, ferveur et solitude. Sa grand-mère, Mísia raconte à peine, alors on imagine " La Vagabonde " de Colette, de music halls des quartiers populaires du port aux gares de trains à l'aube... Comment sa grand-mère et sa mère, ces deux femmes de Barcelone, ont-elles atterri à Porto ? Une histoire d'amour à contre-courants des desseins de la haute bourgeoisie portugaise dont son père est issu. La mère, Luisa, d'une beauté rare, toute vouée à sa passion - la danse classique - attire le jeune Portugais aux yeux bleus qui la regarde sur la scène de Maxime's à Lisbonne, éblouit par son costume de dame espagnole, l'aperçu de ses jambes... Il l'épouse. Ils s'installent dans l'aristocratique ville de Porto. Mísia naît, elle s'appelle Susana Maria. Elle porte un uniforme bleu marine et doit se tenir droite, en silence, petite fille modèle dans la grande maison de la famille paternelle. Puis elle traverse vite les rues du quartier riche et la voilà blottie dans l'étreinte chaude et parfumée de sa grand-mère Lolita, qui lui raconte, une cigarette sans filtre à la main, les aventures de sa jeunesse bohémienne...

Ainsi commence le chemin initiatique, l'éveil des sens, l'appel des projecteurs et des coulisses du théâtre, le rêve du chevalier qui la délivrera des mains du monstre, terrifiante créature née du sentiment d'abandon. Car après le divorce de ses parents, sa mère est absente, emportée par la danse, son travail et sa joie. Alors, la petite fille s'évade dans les lectures interdites, drapée dans de vieux costumes de scène, emportée par les sons et les paroles de ce fado qui surgît des fenêtres et parcoure les ruelles ; le temps d'une chanson pour assoupir le vide laissé en elle par un père trop lointain...

Le courage et la rigueur de Mísia, sa vie sans mesure, on ne peut pas les appréhender qu'au travers de ces deux femmes, la première et deuxième fourmi, comme elle les voit et se voit : trois fourmis travailleuses, l'une derrière l'autre, à la recherche perpétuelle de l'absolu de l'amour et de l'art. Mísia et sa lignée de femmes libres qui osent vivre hors les conventions, hors les corsets des genres musicaux et au-delà des murs protégés et lisses de l'ordre bourgeois.

La part irréductible de mystère de Mísia - essence de fleurs sauvages, épure des formes, transcendance spirituelle, sagesse des poètes, voyage dans les livres, enchantement et sens du réel - prend racine dans son histoire d'exil intérieur et affectif qui devient un jour mise à distance réelle de sa terre natale. A vingt ans Mísia part rejoindre sa grand-mère à Barcelone. Là elle prend possession de toutes sortes de scène, travaille sa voix, comme elle façonne sa vie, sans précaution, à fond, avec courage et humour. Très tôt, Mísia a désiré devenir chanteuse et elle est y allée sans hésiter, malgré les mises en garde de sa mère et les craintes de sa grand-mère, malgré les épreuves, la pauvreté et les nuits sans sommeil. Dans le vent qui balaye le franquisme, à Madrid, elle s'impose.

Mísia a au moins deux pays, plusieurs langues, une multiplicité de visages. Elle est nomade et sédentaire, sa maison, son refuge sont en elle, alors elle peut partir et se poser là où son destin d'artiste l'emmène. Des intérieurs chauds comme ceux de la grand-mère, désordre de livres et de carnets intimes aux couvertures de soie, des murs d'une couleur vert pâle où des tableaux de peintres amis vous saisissent quand vous rentrez chez elle, aujourd'hui à Lisbonne.

Mísia est une femme engagée, au sens sartrien du mot. Le monde la concerne, l'injustice l'indigne, l'hypocrisie et la lâcheté la dégouttent. Ses amis, sa tribu, ce sont des écrivains comme Lidia Jorge, José Saramago, des poètes comme Vasco Graça Moura, des comédiennes comme Maria de Medeiros, des chanteuses comme Maria Bethania, des peintres comme Bela Silva et Carlos Torres, des artistes comme Sophie Calle. Ces rencontres nourrissent ses jours et son art.

Mísia expérimente chaque moment de la vie, sans regret, sans nostalgie plaintive d'un passé fantasmé. Elle ne cède ni devant les obstacles ni face au " sens commun ". Mísia sait que la vie est une chose sublime qui n'a rien à voir avec ce bonheur, fade et mensonger, auquel semble aspirer cette société de consommation. Mísia sait que la vraie vie contient la mort, que la passion ravage et que l'amour désole. Elle sait que c'est ainsi, tout simplement, alors elle chante au plus près de l'émotion. Avec ferveur et rigueur elle sculpte son chant, son âme... Seule la voix d'une femme qui porte dans son corps des cicatrices taillées par le destin peut rendre à ce point palpable l'amour et la passion. Une femme amoureuse, souveraine et pure, indomptable et toujours désirée, libre... Une femme qui rêve éveillée.

Si dans la réalité rigide et mesquine des jours, le monde des hommes et celui des femmes se côtoient et se maltraitent sans espoir de jamais se comprendre, dans la nuit chantée par Mísia, la fusion miraculeuse d'un homme et d'une femme, devient possible, vivable... Les textes parlent de rencontres ardentes, de nostalgie puissante, du passé qui ne passe pas, de trahison, de ravissement, d'"état " amoureux, de déchirures. Une éthique politique se dégage de toutes ses chansons, celle de la liberté, de la tolérance, de la joie, l'éthique de la vie contre la mort. " Ce que je désire c'est parler de la vie, de ses misères, de sa grandeur... ". Mísia transgresse la routine des jours opaques, refermés, elle nous invite à voyager dans les sentiments, à oser vivre pleurer et à rire, comme elle le fait chaque jour.

Contre vents et marées, Mísia rentre, d'exil. Elle a besoin de retrouver le véritable fado populaire, fado replié dans des tavernes obscures, maudit et démodé. Elle s'installe à Lisbonne, difficile traversée des apparences dans cette société portugaise qui ne l'accueille pas toujours à bras ouverts. Sa manière d'être fait éclater l'image figée de la fadiste. Solitude et audace, Mísia s'obstine. Seuls les poètes et les musiciens l'accompagnent dans ce chemin où le Fado, revisité, réinventé et interprété par sa voix unique, renaît et se répand. Le succès ne l'apaise pas, elle s'aventure encore par des sentiers inconnus, n'abandonne pas ses lignes de fuite. Aujourd'hui, dans sa Drama Box, elle brise l'enfermement des genres musicaux, se saisit du tango et du boléro pour nous les faire entendre autrement. Mísia, fidèle à elle-même, à son mouvement intérieur, entreprend à nouveau ses allers et retours, à ses risques et périls, entre l'ici et l'ailleurs. Entre ce manque d'un port d'attache et le désir incessant de l'autre et du monde.

Carmen Castillo
Février 2005
Réalisatrice du film " Le Fado de Misia "




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